Langues étrangères

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Voilà deux ans, j’ai décidé de booster mon CV – c’est l’argument officiel, en réalité, objectif : faire mon intéressante – et d’apprendre le russe. C’était ma seconde langue au lycée autrefois et je n’ai tellement pas travaillé à l’époque qu’il ne m’en reste rien, ou presque. Quelques mots épars du quotidien et la lecture, pas toujours fluide, de l’alphabet cyrillique.

Bref, je trouve un cours proche de chez moi. On me prend au niveau « faux débutant », c’est rigolo comme expression. Deux heures par semaine le jeudi soir, après le travail. En plus, c’est ma boite qui paie au titre de la formation continue, ça m’arrange.

Au premier cours, on est sept. Six filles et un gros rougeaud plutôt sympathique mais qui postillonne quand il parle. Il est à côté de moi. La bonne surprise, c’est le prof. Sibérien. La petite trentaine. Ravissant. De face, de dos et de profil. Je le photographie en douce sur mon portable sous tous les angles tellement il est joli. Gay. Résolument.

On travaille dur. C’est une langue épouvantable. Il y a du masculin, du féminin et du neutre mais tu peux pas deviner à l’avance qui est quoi à cause des pièges. Le chien, c’est féminin. La table, c’est masculin. Et la fenêtre, c’est neutre. Tout se décline, avec des déclinaisons qui ne correspondent pas à celles du latin : les noms, même les noms propres des gens ou des villes, les adjectifs, les pronoms, les chiffres, l’heure…

Et je te parle pas des verbes. Ils vont tous par deux, pour dire la même chose. Mais si tu veux parler d’une action répétitive que tu fais tous les jours, ou qui est en cours, tu vas pas utiliser le même verbe que si tu veux insister sur l’achèvement de l’action. Je te prends un exemple. Tu veux dire que hier soir, chez toi tranquille, tu as lu un livre. C’est banal. Pour le dire correctement en russe, tu vas devoir réfléchir un bon quart d’heure. Tu l’as fini ou pas, ton bouquin ? Tu lis régulièrement ou c’était exceptionnel ? Le temps que tu trouves, la conversation a changé de sujet.

Je glisse sur les cinquante-deux verbes qui veulent tous dire « aller ». Selon que tu es à pied ou en moyen de transport. Sauf si c’est en avion, parce qu’il y a un verbe spécial. En bateau aussi, je crois. Selon que tu y vas tous les jours ou pas. Que tu te promènes en musardant ou que tu files direct. Que tu pars avec l’idée de revenir ou de fuir pour toujours. Que tu es déjà revenue, que tu n’es pas encore partie, que tu sors, que tu arrives, que tu traverses, que tu t’approches, que tu t’éloignes, que tu rejoins un ami, que tu marches difficilement, que tu portes quelque chose de lourd. Et bien sûr, tout cela se combine. Je n’y arriverai jamais. Il me semble que ces subtilités me font mieux comprendre les tourments de l’âme slave.

Au milieu du gué, le rougeaud abandonne le navire parce que c’est trop dur. Il existe sûrement un terme dédié en russe pour le dire. Il est remplacé au cours suivant par un vieux tout petit, tout maigre, tout fragile. Pour te dire, il ressemble à mon grand-père quand il est mort. Comme je suis arrivée en retard, j’ai raté le tour de table de présentation. Le prof me résume les épisodes précédents. En russe, mais je te le fais en français pour éviter les sous-titres. Le pépé s’appelle Jean-Pierre, il a quatre filles, et devine l’âge de sa benjamine ? Moi, je pense soixante ans, au bas mot, mais pour être polie, je réponds quinze. Non, non, elle a quarante-deux ans. Oh oui, c’est fascinant.

Je me présente à mon tour, vite fait. Mon prénom, mon métier, mes trois moutards étudiants. Le petit vieux lève la main comme à l’école, pour me poser une question. En russe.

Da, Jean-Pierre ?

Tu as des petits-enfants ? il me demande.

C’est comme ça que j’ai appris un nouveau mot.

Groubi.

Ca veut dire malpoli.

 

 


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