Les dix plaies d’Égypte

Jusqu’à ce matin, j’habitais un appartement douillet, souvent rangé et plutôt confortable. Je me suis levée, j’ai pris une douche et j’ai fait un truc insensé : je suis allé chercher un pull dans mon placard, juste comme ça, pour m’habiller. Ça n’était pas une bonne idée. En fouillant distraitement dans la pile de mes vêtements, j’ai senti du mouillé. Du vraiment très mouillé. En touchant plus avant, j’ai dû me résoudre à l’évidence : tout était trempé. Les sacs, les ceintures, les piles de tee-shirts soigneusement repassés et rangés.

Je suis montée comme une torpille à l’appartement de dessus, où l’on fait des travaux pharaoniques depuis plus de six mois, et j’ai tambouriné à la porte avec les deux poings. En fait, j’y cogne en moyenne chaque quinzaine pour me plaindre de nouveaux dégâts : des éboulements de pierres dans les conduits de cheminée, des écoulements de ciment le long des tuyaux de chauffage, des fissures au plafond, que sais-je encore ?

C’est Rhédi, le chef de chantier, qui m’ouvre. À force, on se connaît bien maintenant : on se tutoie, on s’appelle par nos prénoms. Quand on se croise dans l’immeuble ou dans l’ascenseur, il me raconte l’Égypte et je lui parle de l’Algérie. Et quand je monte pour me plaindre, en général, je commence par crier, il me dit : « t’énerve pas madame Cécile, c’est la vie, c’est pas grave, inch’Allah » et je réponds : « choukrane pas beaucoup, Rhédi, c’est quoi encore ce bordel ? »

Bref, ce matin quand je débarque, je ne lui laisse pas le temps de me dire salam. Je l’attrape par la main et je le traîne jusqu’à chez moi pour constater l’apocalypse. Il est fort, Rhédi, il prend un air très étonné. « Ça alors ! De l’eau ? C’est vraiment bizarre, d’où ça vient ? » Oui, c’est sûr, de l’eau qui coule sous la cuisine que les voisins ont fait déplacer au-dessus de ma chambre, c’est vraiment très surprenant.

Comme je suis furieuse, il grimpe sur l’escabeau pour m’aider à débarrasser toutes les étagères du placard. Tout en haut, j’y ai rangé les cartons qui contiennent les souvenirs auxquels je tiens et que j’ai préféré ne pas descendre à la cave pour mieux les préserver. Il y a les lettres que ma mère m’a écrites dans les dernières années de sa vie, des photos de mes enfants, mon album de mariage, des vieux papiers de famille et toutes ces choses qu’on ne regarde jamais mais qu’on aime savoir là.

Quand Rhédi tire les boîtes pour me les passer, le carton détrempé se déchire et tout le contenu se répand par terre, gondolé, aggloméré, décoloré. L’encre des lettres a coulé comme des larmes. J’éclate en sanglots. Rhédi est bien embêté. Il me prend dans ses bras pour me tapoter le dos en réconfort, et c’est gentil mais pas très agréable parce qu’il sent la transpiration. J’explique, en hoquetant, les raisons de mon gros chagrin, ma maman qui est morte et tout le reste. Il me dit très sérieusement : « c’est pas grave, madame Cécile, c’est un message de ta mère pour te dire bonjour et que tu penses à elle ».

Tu te foutrais pas légèrement de moi, Rhédi ?

 


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