Un nœud à ton mouchoir

Lutin_by_godo

J’héberge des lutins. D’horribles lutins malicieux qui ne me veulent pas du bien. Ils sont si petits et si rapides que je n’ai jamais réussi à les voir. Et pourtant, ils sont là. Je le sais, je le sens. Et ils sont plusieurs. Au moins trois. Peut-être davantage. Ils s’amusent à déplacer, derrière mon dos, les objets que je range soigneusement et que je ne retrouve jamais. Mes clés. Mes lunettes. Mon portable. Tous les jours. Souvent plusieurs fois par jour.

Pour survivre à leurs malveillances, j’ai dû échafauder des techniques de parades.

Pour mes clés, j’ai acheté un porte-clés qui bipe quand on siffle fort. Depuis, je siffle. Je siffle dans toutes les pièces, une par une, chaque matin, en partant au travail. Et, tôt ou tard, je retrouve mes clés. Dans le casier à beurre du frigidaire. Dans la poubelle, avec les épluchures de carottes pour la soupe. Dans la poche de mon peignoir de bain tombé à côté de la douche. Au fond de mes bottines d’hier, dans le placard de l’entrée. Quand j’ai les lèvres gercées, je souffre le martyr. Un jour, j’ai demandé au facteur, venu apporter un recommandé, de siffler à ma place. Depuis, il ne sonne plus chez moi et laisse l’avis de passage dans la boîte aux lettres.

Pour mes lunettes, j’ai renoncé à lutter parce que, sans mes lunettes, je n’ai aucune chance de les trouver. J’ai gardé, dans un tiroir, toutes les vieilles paires remontant à mes dix-huit ans, qui ne sont plus adaptées à ma vue d’aujourd’hui mais qui me permettront au moins de conduire sans trop de risques pour les autres. Quand le lutin des lunettes est parvenu à dissimuler toutes mes paires de secours, il me reste toujours mes lunettes de soleil correctrices. Je dois alors assumer le ridicule de devoir les porter la nuit, ou l’hiver, ou sous la pluie, ou même au cinéma pour pouvoir lire les sous-titres. Les voisins, les commerçants, mes collègues de bureau me jugent sans doute bêcheuse de me balader ainsi, comme une star en recherche d’anonymat mais qui rêve d’être reconnue. Je ne peux pas leur parler des lutins, j’ai trop honte, je préfère qu’ils me trouvent snob.

Le lutin du portable est le plus redoutable. À mon avis, c’est le chef de la bande. Il est doté de pouvoirs démoniaques contre lesquels je suis démunie. Il peut perturber l’équilibre spatio-temporel et téléporter mon téléphone, pourtant rangé dans mon sac, j’en suis sûre, sur le siège passager de ma voiture garée au diable. Ou bien sur la table du restaurant où je déjeunais ce midi et où je suis certaine de ne pas l’avoir oublié. Ou encore au guichet du bureau de poste où je dois aller chercher mes recommandés depuis que le facteur m’évite.

Pour corser l’affaire, le lutin peut aussi créer des zones hors réseau autour moi ou vider, en un clin d’œil, ma batterie, pourtant chargée à bloc. Ainsi, si je demande à mon fils de m’appeler pour que la sonnerie me guide jusqu’à l’appareil, il tombe directement et en silence sur le répondeur, auquel il laisse des messages insolents.

Il est fort, ce lutin.

Pour la fête des mères, mes enfants m’ont offert un cordon à vieux, à pendre autour de mon cou. Il a deux boucles en plastique pour y glisser les branches de mes lunettes, un mousqueton pour y accrocher mes clés et une petite pochette pour y loger mon portable. Dès le lendemain, un nouveau lutin a emménagé chez moi. Le lutin du cordon à vieux. Et j’ai tout perdu d’un coup.

 


Livraison offerte dès l’achat de deux produits

Livraison sous 48h en France métropolitaine.

Paiement sécurisé